Tahiti, fichtre, quelle idée ! Le sable qui s'entortille dans ma crinière lissée avec soin, les vagues qui s'aplatissent contre ma face enduite de fond de teint, ces foutues « tongs » qui, au vu de leur design, doivent détruire les orteils, offertes par mon idiot de jumeau, quelle bonté ! C'est bien ma veine, tiens ! Me la « couler douce » au Soleil ! Ouais, mais se la couler douce, c'est aussi couler tout court ! Je ne sais même pas nager ! Les touristes pullulent un peu partout, tels des termites assiégeant les plages, les hôtels, les restaurants ... D'accord, on a la suite la plus somptueuse du Palace, mais tout de même, je tiens à un minimum d'intimité. Je sors de la chambre, des gens (en maillot de bain). Je vais dans l'ascenseur, des gens (en maillot de bain). Je vais me promener, des gens (en maillot de bain) ! Je vais faire du shopping, des gens (en maillot de bain) ! A croire qu'île paradisiaque rime avec indécence ! Non, fichtre non ! Je ne pensais pas que mon cher Tom allait m'embarquer dans une aventure bondée de coquillages et de crustacés ! Sur des plages même pas abandonnées... Voyons le bon côté des choses, je vais pouvoir mettre en pratique mon goût poussé de la découverte pour apprendre les délices de cette culture tahitienne. Quoi de mieux pour commencer la journée qu'une partie de ... golf ! Oui bon, pas très tahitien tout ça, mais j'ai besoin de mon quota d'exercice ! A part griller comme des lézards, je ne sais pas quel sport est à la mode sur cette île ! Le beach-volley, peut-être... Mais en tongs, JAMAIS ! Je m'étire de tout mon long dans mon lit taille XXL, j'entends mon frère ronfler dans la chambre à côté. Et c'est moi qu'on insulte de tractopelle. Je vérifie l'heure : 9h30. Parfait. Je file réveiller Tom qui imite à merveille un ours qu'on aurait sorti de son hibernation.
« - Bill, c'est toi ?
-Non, c'est Angelina Jolie.
-Sérieux ? »Ah, la naïveté de mon frère m'attendrira toujours. Ce dernier, croyant vraiment mes propos, s'est redressé sur son matelas, tel un ressort qu'on aurait tendu comme un string. Son regard embrasse la totalité de la pièce, pour tomber sur ma tête. Il se met alors à pousser un hurlement, et moi, en bon trouillard, je tombe du lit !
« - Bill ?
-Non, c'est Angelina, crétin !
-Waouh, sans maquillage et l'haleine pas fraîche ça te ... change !
-Comme si tu ne m'avais jamais vu avec ma tête du matin !
-J'ai toujours du mal à m'y habituer, malgré le temps. Faut dire que ce n'est pas du joli joli ...
-Espèce de sale poulpe ! Je te signale, pour ta gouverne, que sans artifice, on a la même gueule du matin ! D'ailleurs, on a la même gueule tout court !
-Par pitié, Bill, tu vas pas me dire que je ressemble à ... ça ! Mouhaha !
-Je te remercie. « Ça » c'est ton jumeau !
-Mouhaha !! »
Il se tord sur son lit comme un asticot. Je me relève et me masse le derrière qui a amorti ma chute. L'humour de mon frère me fera toujours autant peu rire. Mon double se lève, fier, bombe le torse en se mettant face à moi, bouge sa tête pour que je me reçoive ses dreads, tandis que je me masse toujours le popotin, et file jeter un coup d'½il à sa figure dans la salle de bain. Je l'entends s'écrier.
« Ah ! Mais quelle horreur ! Bill, sors de ce corps ! »Je
grogne et
ricane en même temps. Mon frère ressort, et fait profil bas.
« - Bon, Bill, mes dreads sont emmêlées, et ma nuit a été un peu agitée ...
-Un nouveau Kinder ?
-Pas encore, justement. Ca me stresse, une première nuit dans un hôtel sans un bon ½uf au chocolat pour me réchauffer.
-Crétin fini.
-Pourquoi tu m'as réveillé ?
-Je voulais te prévenir et te dire que j'allais au golf ce matin. Te marre pas, je vais m'entraîner !
-T'as déjà joué au golf ?
-Faut un début à tout.
-Bill, tu me désespères. On est à Tahiti, la mer t'ouvre ses bras, les filles aussi, et toi, tu vas aller enlacer une batte de golf !
-Pour info, ce n'est pas une batte, mais un club !
-Oui, enfin.
-Que vas-tu faire, toi ?
-Pour ma part, je vais aller prendre soin de mes pores dans le sauna. Tu es sûr de ne pas vouloir venir ?
-Très peu pour moi, je veux jouer au golf.
-Si tel est ton désir.
-Par contre, on se retrouve à midi devant la suite. J'aimerais aller manger un repas typiquement tahitien, pas un de ces trucs « européens » qu'ils nous servent à l'hôtel.
-Si tu veux, il doit y en avoir plein sur la plage. Mais tu devrais essayer une Tahitienne ! »
Je m'apprête à lui retourner une droite qu'il esquive de belle manière. Penaud, je déclare :
« - Bon, alors à tout à l'heure. Je me prépare et j'y vais.
-Mets la dose pour le maquillage !
-Je t'enchose !
-Je t'aime aussi ! »
C'est assez bizarre à dire, mais mon frère ne m'énerve jamais. Son humour laisse à désirer, certes, mais je ne peux lui en vouloir. Quand il m'embête, j'ai toujours tendance à réagir comme une passoire, laissant s'évaporer ses remarques désobligeantes. Oui, je ne pense pas pouvoir réussir à m'énerver un jour contre Tom. A part s'il me coupe les cheveux pendant la nuit, peut-être...
Sous la douche, j'utilise mon nouveau Ushuaia « Fraîcheur des îles », saveur noix de coco, pour me mettre dans l'ambiance, lisse ma tignasse qui se la joue rebelle, le changement de climat à mettre en cause, parcours mon visage d'une poudre nacrée et habille mes yeux d'une robe noire et sobre, histoire de relever le chocolat de ces derniers qui sont, je dois l'avouer, un peu pâteux. J'opte pour mon éternel ensemble tee-shirt et jean, puis file sur le terrain de golf situé juste derrière l'hôtel, à côté de la piscine à vagues. J'ai même le droit à un prof particulier. L'homme m'attend de pieds fermes avec ses clubs et son sourire Colgate. Nous conversons comme nous pouvons en anglais, et j'ai du mal à mettre en pratique ses quelques explications. Bon sang, je vais bien réussir à faire tomber cette foutue balle dans ce foutu trou ! Je ne suis pas bigleux ! Il faut que j'y arrive, pour mon orgueil propre ! L'homme me dit que ça ne fait rien, que je suis un débutant ! Mais non, Gugus, tu ne m'as pas bien regardé ! Je suis Bill, Bill Kaulitz ! J'ai donné je ne sais combien de concerts un peu partout dans le monde, alors tu penses franchement que je vais abandonner face à ce petit trou qui me nargue ? Tu ne sais pas à qui tu as à faire, mon Chouquet ! Je réessaye, encore et encore, mais rien à faire, ça ne rentre pas ! Alors, finalement, en bon vainqueur, j'abandonne. La mine déconfite, la tête basse, je déserte le front et m'enfuis vers des contrées plus sûres. De toute façon, je commence à avoir faim. J'épongerai ma mauvaise humeur grâce aux saveurs exquises des plats que je m'apprête à me mettre sous la dent. Je rejoins Tom, en maillot de bain à fleur, qui s'étonne de me voir accoutré de cette manière.
« - Mais enfin, Bill, on est en vacances ! A Tahiti !
-Et alors ? »Oui, et alors ? Nous descendons sans mot dire, Tom à l'affût des moindres battements de cils de ces dames. Certaines, moins jolies que d'autres, n'ont pas la chance de se voir offrir le sourire « de tombeur » de mon crétin de jumeau. Je soupire, dépité. Pour qui se prend-il, ce coq en pattes ! Si seulement l'une d'entre elles avait la bonne idée de le remballer ! Grand Dieu, regardez-le se pavaner! Je me plains de ces fichues tongs, et finis par me déchausser, profitant du contact du sable mouillé contre mes plantes de pieds. Ça y est, le radar Kaulitz junior en a repéré une qui sort du lot ! Je le laisse se trémousser et file commander de nombreux mets. Le petit stand en paille très authentique me met les larmes aux yeux. Encore un peu de naturel subsiste autour de ces vautours de superficialité...
Les mains pleines, je file rejoindre mon jumeau qui n'est plus parmi nous, mais dans le décolleté de la charmante créature qui l'accompagne. Je le sors de sa transe, et monsieur boude ! Je lui tends une mangue, pour me faire pardonner, et file m'installer dans le sable fin. Sans attendre, mon estomac m'ordonne de se restaurer, et mon frère débarque. Bon sang, ce Chao Mein que cet aimable serveur m'a refilé, c'est extra ! C'est extra !
« - Goûte moi ça ! Meilleur que n'importe quelle fille !
-Je ne te crois pas, mais je veux bien goûter ! »Tom tente l'expérience, ça a l'air de lui plaire.
« - C'est quoi ? C'est bon !
-Chao mein. Aucune idée de ce qu'il y a dedans, mais c'est bon ! »Nous mangeons, nous dévorons, nous ingurgitons jusqu'à plus faim ! J'ai le ventre énorme et commence à me plaindre, tout en soulevant mon tee-shirt, pour laisser apparaître un ventre rond comme un ballon.
« - Tom, je suis enceinte ! »Il fait la grimace.
« - Bill, bronze un peu avant de t'exhiber ! »Pour me défendre, je lui lance une noix de coco et, sous la menace, me mets à faire la sieste. Tant pis pour le lissage, tant pis pour les heures que je vais devoir passer à retirer les divers grains de sable, je dors. J'entends soudain Tom qui m'interpelle. La première fois, je fais la sourde oreille, et c'est un ronflement qui lui tient lieu de réponse. Il réitère son appel, et je décide de le prendre en compte.
« - Bill ?
-Quoi ?
-Est-ce que je ressemble à un ... culdepoule ?
-A un quoi ?
-Cul de poule. »
Je pars dans un fou rire monumental. Mon Dieu mon Dieu, mes abdos ! Que c'est drôle !
Voyant la tête que mon frère me tire, je reprends rapidement mon sérieux. Enfin, plus ou moins.
« - Oh, mon petit cul de poule chéri. » je lui susurre avec moquerie.
Mon jumeau en a pris un bon coup. Son petit air hautain a disparu, et je sens dizaines d'SOS pointer dans le fond de ses prunelles.
« -Réponds.
-Je dois t'avouer, mon cher Tom, que l'observation des culs de poules n'est pas ma passion première. Mais si tu trouves que tu leur ressembles, libre à toi.
-Non, bien sûr que non !
-Qui t'a dit ça, alors ? »
Il ne me répond pas, mais je le sais déjà. C'est cette fameuse jeune fille. Je me rendors, un sourire aux lèvres.
Je commence déjà à adorer les poules... Et Tahiti.